Travail forcé, exemptions, Washington : les trois points qui inquiètent Bangkok

Les surtaxes américaines ont cessé d’être une menace abstraite pour les exportateurs du royaume. Le scénario posé sur la table allait jusqu’à 36 % de droits de douane sur une large gamme de produits.
Pour vous, Français installé ici, le point à retenir tient en une phrase : le dossier vise les flux commerciaux, pas les particuliers. À ce stade, il n’y a pas de nouvelle obligation fiscale, administrative ou migratoire visant spécifiquement les ressortissants français.
Pourquoi Bangkok regarde surtout Washington, pas ses guichets d’immigration
Le mécanisme américain part d’un tarif de base de 10 % sur tous les pays, avec des surtaxes pour les économies affichant un gros déficit commercial avec Washington. Le royaume est dans le viseur parce que son excédent commercial avec les États-Unis a dépassé 12 milliards de dollars au premier trimestre 2025, en hausse d’environ 28 % sur un an.
Si vous vivez ici, la tentation est de traduire aussitôt ce genre d’annonce en « qu’est-ce que ça change pour mon visa, ma déclaration, mon compte bancaire ? ». Mauvais réflexe.
Le problème est d’abord industriel et commercial : acier, aluminium, pièces automobiles, biens manufacturés, textile, électronique et agroalimentaire transformé.
Je garde un réflexe assez méfiant avec les gros titres douaniers : ils donnent souvent l’impression que tout le pays va changer de règles du jour au lendemain. Ici, ce serait une mauvaise lecture. Le point faible du débat public, à mon avis, c’est de mélanger exportations et vie quotidienne des expatriés alors que les faits disponibles ne disent pas cela.
Un droit sectoriel de 25 % existe déjà sur l’acier, l’aluminium et quelques segments industriels. La nouveauté, c’est l’empilement possible avec des surtaxes plus larges, dans un rapport de force où Bangkok cherche un accord commercial réciproque avec Washington.
Travail forcé : le mot qui peut coûter 12,5 %
Le dossier le plus sensible passe par une enquête américaine au titre de l’article 301 de la loi sur le commerce de 1974. Quarante-six économies, dont le royaume, sont jugées comme ne disposant pas de réglementations ou de mécanismes de contrôle suffisants contre le travail forcé.
Pour vous, l’enjeu n’est pas une nouvelle formalité à remplir à l’ambassade ou à l’immigration. Le risque porte sur les droits appliqués aux marchandises : les pays avec contrôles jugés insuffisants peuvent se voir appliquer un droit de 12,5 %, tandis que 14 économies considérées à faible risque sont plafonnées à 10 %.
La partie irritante, côté thaïlandais, est là : certains pays sans législation sur ce sujet restent soumis à 10 % grâce à des accords commerciaux. La Malaisie, le Guatemala, le Bangladesh, l’Argentine et Taïwan sont cités dans ce cas. Difficile de ne pas y voir un dossier autant diplomatique que réglementaire.
Mon avis est assez net : le maillon faible, pour Bangkok, n’est pas seulement le niveau des droits. C’est l’étiquette de risque attachée au pays, car elle peut peser dans une négociation même quand une filière donnée n’est pas directement mise en cause.
1 655 exemptions : le chiffre qui évite de tout mettre dans le même sac
Un détail change la lecture : 1 655 produits, sur plus de 10 000 lignes tarifaires, bénéficient d’une exemption au titre de l’annexe A. Les exemptions concernent l’électronique, l’informatique, le caoutchouc, l’agriculture, les produits alimentaires transformés, l’aéronautique civile et les métaux précieux.
Si vous suivez l’économie locale depuis un condo ou un bureau, ce chiffre évite une erreur classique : croire que toutes les exportations sont frappées pareil. Le royaume tente même d’élargir ces exemptions aux produits agricoles, aux produits agricoles transformés, aux articles liés à l’automobile et aux produits en caoutchouc.
Le calendrier est serré. L’objectif affiché est un accord de commerce réciproque d’ici fin juin, avec encore 25 points en suspens dans les négociations.
À mes yeux, c’est le point le plus sous-estimé du dossier : les exemptions ne sont pas un détail technique, elles décident quelles filières respirent et lesquelles prennent le choc en pleine face. Une surtaxe générale fait peur ; une liste d’exemptions dit où la pression tombera vraiment.
Audience de juillet : le vrai compte à rebours commence maintenant
La Cour suprême des États-Unis a invalidé, le 20 février 2026, les droits de douane réciproques imposés sous le régime IEEPA. Depuis, un droit temporaire de 10 % sur toutes les importations s’applique au titre de l’article 122 de la loi sur le commerce de 1974, avec une expiration fixée au 24 juillet 2026.
Pour vous, c’est la date à regarder plutôt que les commentaires nerveux du moment. Les demandes de participation à l’audience publique doivent être déposées avant le 22 juin, les observations écrites sont ouvertes jusqu’au 6 juillet, et l’audience est prévue le 7 juillet.
La délégation commerciale thaïlandaise s’est rendue aux États-Unis à partir du 5 juin. Ce déplacement s’inscrit dans le même tunnel de négociation, avec l’espoir d’obtenir un cadre plus favorable avant l’échéance.
Le défaut du calendrier, c’est sa compression. En quelques semaines, Bangkok doit défendre ses exemptions, répondre aux accusations de contrôles insuffisants et sécuriser un accord commercial. C’est faisable sur le papier ; c’est rude dans une négociation où chaque ligne tarifaire compte.
200 milliards de bahts en jeu, mais pas de panique administrative pour les Français
Le scénario le plus dur évoque une perte potentielle de 200 milliards de bahts, soit environ 6,1 milliards USD d’exportations sur une année si les droits de 25, 36 % restent en place. L’impact possible est évalué à 0,5 point de PIB, avec une croissance pouvant tomber sous 2,5 %, voire vers 1 %.
Si vous avez une activité liée à l’export, aux fournisseurs industriels ou à certains biens manufacturés, le sujet mérite d’être suivi de près. Si votre question est plus simple, séjour, impôts personnels, formalités françaises, les faits disponibles ne montrent pas de nouvelle contrainte ciblant les ressortissants français.
Le ministère du Commerce n’a pas révisé son objectif d’exportations malgré l’incertitude. Les exportations thaïlandaises ont progressé de près de 20 % au premier trimestre, puis de plus de 20 % en avril. C’est solide, mais cela ne rend pas le dossier indolore.
Un autre front existe : une enquête américaine distincte sur les surcapacités industrielles, avec des conclusions attendues mi-juin. Les secteurs examinés sont l’électronique, le caoutchouc et les machines ; le taux d’utilisation des capacités locales est donné entre 70 % et 95 %, au-dessus du seuil américain de 60 %.
Pimjai Leeissaranukul, présidente de la Fédération des industries thaïlandaises, suit ces enquêtes avec inquiétude. Et franchement, c’est rationnel : le risque n’est pas un seul tarif, mais plusieurs procédures qui avancent en parallèle et peuvent finir par peser sur les mêmes filières.
Alors, qu’est-ce qu’un Français en Thaïlande doit faire avec cette info ?
Vous n’avez pas, sur la base des faits disponibles, de nouvelle démarche à lancer pour votre visa, votre fiscalité personnelle ou votre présence sur place. Le bon réflexe est plus simple : distinguer ce qui touche les exportations de ce qui vous touche directement.
Gardez surtout les dates de juin et juillet en tête si votre activité dépend de produits concernés, d’un fournisseur local ou d’un secteur exposé. Pour les règles officielles, vérifiez toujours auprès des autorités compétentes : dans ce dossier, une décision peut changer la lecture avant le 24 juillet 2026.
Ce dossier douanier ressemble à ces orages qu’on voit monter depuis Bangkok sans savoir quelle rue prendra l’eau. Pour l’instant, les expatriés français ne sont pas la cible. Mais si vous travaillez près des chaînes d’export, mieux vaut regarder le ciel plutôt que découvrir la pluie au dernier moment.




